Qui sera le candidat de l’abondance ?
L'IA, l'énergie et le capital décideront de notre souveraineté. Reste à savoir qui portera ce combat en 2027.
J’étais attablé avec un camarade - fondateur de la blockchain Hyli - dans une bonne pizzeria du 2e arrondissement, quand on a commencé à philosopher sur la sémantique visuelle du ‘Giscardpunk’, vous savez ce phénomène culturel de niche, nostalgique de l’époque où la France était à l’avant-garde technologique : le parc nucléaire, Ariane, le TGV, le Minitel… Mon ami me faisait remarquer que l’esthétique technologique de l’époque - disons années 70 - mettait en avant les outils de pilotage : boutons, tableaux de bords, potards, manettes, joysticks. Cette esthétique du pilotage communiquait alors un imaginaire de l’agentivité, c’est-à-dire un imaginaire où l’homme décide de sa trajectoire, où l’Etat est stratège, dans la mesure où il aiguille ce qu’on doit construire pour le futur de la Nation. C’est lui qui décide quoi bâtir et qui bâtit.
A l’inverse, le cyberpunk exprime une esthétique de l’écran, c’est-à-dire un imaginaire de la passivité où l’on est un récepteur qui subit et non pas acteur qui construit. C’est l’écran qui intermédie le rapport au monde du sujet, qui est spectateur de processus qui le dépassent.
Or qu’en est-il de ce que nous vivons désormais avec l’avènement de l’intelligence artificielle si ce n’est le paroxysme de l’écran cyberpunk ? On ne cesse de clamer que les LLM seraient les outils parfaits pour augmenter l’agentivité des utilisateurs. L’IA agentique est en effet hyperactive, mais cette capacité d’agir appartient à celui qui possède la couche en dessous de l’écran : le calcul, l’énergie, le capital. Pour l’utilisateur, le sujet, qui ne possède pas cette infrastructure, l’IA agentique est au contraire la forme la plus aboutie de la condition cyberpunk : on est servi par des agents qu’on n’a pas construits, qui tournent sur des machines qu’on ne possède pas, alimentées par une énergie qu’on maîtrise trop peu, financée par des fonds dont nous ne sommes pas actionnaires. L’agentivité déléguée ressemble à de la puissance, mais c’est de la passivité au seul niveau qui compte : celui de l’infrastructure. L’utilisateur appuie sur un bouton à l’écran, un agent agit, et alors il se croit acteur : mais il n’a fabriqué ni l’agent, ni le data center, ni la centrale. Pour faire simple, nous, Européens, nous sommes les spectateurs de l’agentivité d’un autre. Ce billet a pour objectif de s’interroger sur qui possède désormais la véritable agentivité, qui aujourd’hui pousse les boutons, qui décide d’où et de comment allouer le capital, et comment remédier à cette perte de souveraineté. Je crois que sans cela l’imaginaire de bâtisseur de la France, exprimé par le Giscardpunk, ne sera bientôt plus qu’un reliquat du passé.
Dans Abondance, Ezra Klein et Derek Thompson développent une thèse très simple au sujet des Etats-Unis : “On ne construit pas assez ce dont on a réellement besoin.” Ils appellent de leurs voeux l’adoption, notamment par les démocrates, d’un agenda politique qu’ils nomment “abondance”. Klein et Thompson considèrent que les Etats-Unis ont fait le choix politique délibéré de la rareté sur la construction de logement, l’énergie décarbonée, la santé, l’éducation, le transport, ce qui a eu pour conséquence d’éloigner une majorité de la population américaine de ces services et infrastructures, devenus trop onéreux. Alors qu’on sait construire en masse des objets de consommation du quotidien pour réduire leur coût - c’est ce qui fait qu’une télé écran plat coûte aujourd’hui 300 euros - il est capital de construire en grande quantité ce qui déterminera la qualité de vie du futur des classes moyennes et populaires américaines, notamment lorsqu’il s’agit du logement, de l’énergie, de la santé et des infrastructures. D’après les auteurs, le problème américain est avant tout un problème d’empêchement, notamment réglementaire, incarné par le fameux réflexe “Not in my backyard!” (“pas dans mon jardin”).
La maladie française de la rareté, même si elle est aussi en partie due à une certaine réglementation, est différente. La France sait construire, elle l’a démontré historiquement et c’est à cela que le Giscardpunk rend hommage. La pathologie française, pour reprendre notre métaphore au-dessus, est peut-être bien plus grave. Il s’agit du glissement progressif du tableau de bord vers l’écran, c’est-à-dire le passage d’un État qui bâtit à un pays qui gère son déclin, délègue sa souveraineté et se contente d’administrer l’existant. Dans un tel contexte, qui sera le candidat pour les présidentielles de 2027 qui incarnera le programme politique d’abondance, porteur d’un futur productif positif et souverain ?
En effet, car dans un environnement géoéconomique de retour des empires, de ralentissement de la mondialisation, de “capitalisme national” (National capitalism), ces élections présidentielles sont pour la France, peut-être sa dernière chance pour rester dans la course des nations développées, souveraines qui inventent le XXIe siècle, car pour le moment notre capacité de souveraineté tant technologique que culturelle est en chute libre. Dans une telle situation, il est nécessaire de retrouver une ambition d’abondance, comme ce fut le cas par le passé.
La récente audition du co-fondateur et patron de Mistral, Arthur Mensch, à l’Assemblée Nationale, montre la nécessité d’embrasser le projet politique de l’abondance. Car, s’il y a bien un sujet aujourd’hui capital pour le développement des nations au XXIe siècle, c’est bien celui de l’intelligence artificielle et de son corollaire : la puissance de calcul. Or comme je l’ai exprimé dans la première partie de ce billet, la véritable agentivité est celle derrière l’écran, c’est-à-dire celle des matières premières et de l’énergie, car sans microprocesseurs, sans centre de données, comment produire de manière souveraine son propre LLM européen qui ne dépend d’aucun autre acteur extra européen ? Arthur Mensch pointe du doigt la vulnérabilité du secteur numérique français et européen, notamment auprès de nos fournisseurs à la fois asiatiques et américains. Bien évidemment, Mensch n’est pas totalement objectif, il prêche pour sa paroisse. Néanmoins, il est un opérateur respecté de son industrie et les chiffres qu’il mentionne lors de son audition donnent un tableau complet de la situation. Et ils ont de quoi nous inquiéter.
À horizon 3–4 ans, la consommation d’IA pourrait représenter 10 % de la masse salariale européenne, soit environ 1 000 milliards d’euros par an - Mensch par exemple raconte que chaque salarié de Mistral dépense pour 10 000 euros en tokens par an, ce qui a multiplié par deux leur productivité. À horizon 5 ans : environ 1 kW d’IA par personne, ce qui suppose de construire 40 GW en France et 400 GW en Europe, pour quelque 20 000 milliards d’euros d’investissement. La France dispose aujourd’hui d’un surplus électrique d’environ 9 GW, immédiatement mobilisable, il faudrait donc construire l’équivalent, en cinq ans, de près de trente EPR, pour atteindre les 40 GW. A côté de cela les grands acteurs américains (“hyperscalers”) déploient via du capital privé, 1 000 milliards de dollars dès 2026 pour s’assurer l’accès à l’énergie et à la capacité de calcul. La fenêtre d’action selon Arthur Mensch est de deux ans.
Revenons au déploiement de capital ultra agressif par les “hyperscalers” pour développer une abondance de capacité de calcul. Il ne s’agit ni plus ni moins d’une stratégie de préemption classique. Les “hyperscalers” réservent et captent la ressource énergétique au prix d’aujourd’hui, avant même que la demande ne se matérialise. Une fois cette ressource captée par ceux qui paient les premiers, elle est verrouillée pour des années. Parce que construire les capacités suivantes (centrales, raccordements) prend du temps. Ce n’est pas un complot : c’est une logique de marché déjà vue, celle de qui préempte le premier une ressource rare. Aujourd’hui le surplus de 9 GW se fait capter pendant qu’on délibère, et il sera irrécupérable pendant une décennie. Et l’enjeu n’est pas qu’économique : l’IA est déjà au cœur des systèmes de défense — missiles, sous-marins, drones, renseignement —, si bien que dépendre, pour notre puissance de calcul, de nations qui ne sont pas toujours nos alliées, États-Unis compris, revient à leur remettre un levier de pression politique. Quand plus de 90 % de cette puissance est aujourd’hui aux mains de la Chine et des États-Unis, la capacité de calcul cesse d’être un sujet d’innovation pour devenir une ressource stratégique, au même titre que le pétrole ou le cuivre.
Le projet de datacenter “CampusIA” pourrait nous rassurer. Présenté comme le « vaisseau amiral » du Sommet de l’IA français, c’est un projet de 100 hectares en Seine-et-Marne, d’une valeur de 35 milliards de dollars avec 1,4 à 1,6 GW de capacité. Son financement principal vient de MGX, le fonds souverain d’Abou Dabi, associé à Nvidia. Le projet censé incarner la souveraineté française dans l’IA fonctionne au capital émirati et aux processeurs américains. Autrement dit, on construit bien sur le sol français, mais l’argent qui finance et le silicium qui calcule viennent d’ailleurs. Il ne s’agit pas ici de critiquer cette initiative, il s’agit simplement d’en montrer ses limites : construire ne suffit pas à être souverain si le capital et la technologie ne le sont pas.
J’ai pris comme exemple la capacité de calcul, pour montrer la nécessité d’un projet politique de “l’abondance” pour la France. Malheureusement, d’autres secteurs, touchés par la rareté, sont aussi concernés, qu’il s’agisse du logement, de la santé, de l’éducation, du transport… Or qui proposera un programme d’abondance pour l’élection présidentielle de 2027 ?
Un programme d’abondance sérieux se reconnaîtra aux points suivants :
L’énergie est-elle traitée comme la condition de tout le reste, ou comme un chapitre parmi d’autres ? Atteindre 40 GW suppose de construire l’équivalent de près de trente EPR. D’autre part, sans énergie à faible coût aucune réindustrialisation n’est possible. Un programme qui relègue l’énergie en page 40 a déjà perdu. Pour rappel, on estime qu’un réacteur d’EPR coûte entre 15 et 17 Mds, et d’après Arthur Mensch, un seul data center de 1 GW représente 50 milliards de dollars d’investissement sur cinq ans
Qui finance ? On l’a vu, le capital doit être français, ou européen, si on veut garantir notre souveraineté. Un programme d’abondance sérieux a une réponse à la question du financement souverain.
Le programme assume-t-il la vitesse et ses contreparties ? A l’instar de la méthode qui avait été mise en place pour la reconstruction de Notre Dame de Paris ou encore pour les Jeux Olympiques, il est capital d’adopter une approche de simplification et d’urgence pour les grands projets avec une chaîne de commandement claire et des délais tenus. Cette méthode a déjà divisé par deux les délais d’implantation, de 18 à 9 mois. Bâtir vite suppose d’accepter des externalités locales (“pas dans mon jardin”) : consommation d’eau, atteinte au paysage, contentieux etc. L’exemple de la mine de lithium d’Échassières (construite par Imerys) inaugurée le 22 avril 2026, est le cas type d’externalité locale acceptée au nom de l’autonomie sur les métaux rares. Comme le dit très bien Arthur Mensch : on a accepté la mine pour avoir des batteries, il faut accepter les data centers pour avoir une souveraineté sur les capacités de calcul.
Le programme tient-il un horizon plus long qu’un mandat ? Près de trente EPR ne se livrent pas en cinq ans, tout comme des dizaines de milliers de nouveaux logements, ou des nouvelles lignes de TGV. Un programme calé sur l’horizon présidentiel est structurellement incapable de produire de l’abondance, quelles que soient ses intentions. Par conséquent, quelle structure donner à ces grands travaux d’abondance pour dépasser l’horizon temporel limité d’un quinquennat ?
Quel est le rapport du candidat à Bruxelles ? Le bon candidat saura jouer de la contrainte européenne plutôt que de seulement pester contre elle. La Commission a récemment présenté en mars 2026 une proposition de règlement sur l’accélération de l’activité industrielle, introduisant une préférence européenne dans certains marchés publics stratégiques. L’Union n’est donc pas seulement un mur réglementaire, elle bouge aussi - lentement oui - et un programme politique d’abondance intelligent doit l’utiliser comme un levier.
Avant de conclure, je souhaiterais tenter de répondre à la question du financement. La France sait bâtir mais, comme nous l’avons vu avec CampusIA, la ressource et les projets se font financer par du capital étranger. Or l’épargne des Français, aujourd’hui massivement immobilisée dans la dette d’État et dans l’immobilier de précaution, est une manne qui doit être redirigée vers la construction productive. Le patrimoine financier des ménages français (hors immobilier) atteint 6 477,6 milliards d’euros fin juin 2025, selon la Banque de France, près de deux fois la dette publique et plus de trois fois la capitalisation totale du CAC 40. Seul un programme d’abondance sérieux, proposera des moyens pour mobiliser cette épargne. Car il faudra 400 à 500 milliards pour le parc de réacteurs et des milliers de milliards à l’échelle du chantier complet.
On le sait, mobiliser l’épargne vers l’industrie est un vieux serpent de mer français : assurance-vie, rapport Tibi sur le financement des entreprises technologiques, débats récurrents sur un fonds souverain à la française. Et pourtant, il n’a jamais été aussi urgent de la mobiliser pour bâtir une capacité de calcul souveraine : l’horloge tourne, et il ne nous reste que quelques années pour combler notre retard. Car cette épargne ne dort pas. L’assurance-vie finance les caisses publiques, les livrets réglementés sont fléchés vers le logement social et l’aménagement des villes : autrement dit, l’épargne française travaille déjà, mais à financer la dette de l’État et l’existant. L’enjeu n’est donc pas de la réveiller, mais de la réorienter, du capital qui entretient le présent vers celui qui construirait l’avenir. C’est exactement l’opposition giscardpunk/cyberpunk que j’évoquais plus haut : l’argent de l’épargnant français tient les compteurs de l’État-gestionnaire au lieu d’appuyer sur les boutons de l’État-bâtisseur. À lui de reprendre la main.
Une nation sérieuse se doterait de “Fonds Abondance” thématiques : capacité de calcul, transport, énergie, logement… Il s’agirait d’un instrument national permettant aux Français d’investir dans la construction du pays et d’en devenir progressivement actionnaire. L’épargnant qui regarde son Livret A perdre face à l’inflation est déjà devant son écran cyberpunk. Reste à lui rendre le tableau de bord. Un foyer, une épargne, un EPR qui n’existe pas encore. Encore faut-il quelqu’un pour le lui rendre. Alors, qui sera le candidat de l’abondance en 2027 ?

