L'IA reproduit-elle les inégalités ?
Et si l'IA, plutôt que de démocratiser l'accès au savoir, reproduisait les inégalités sociales, voire les exacerbait ?
Une étude signée des excellents John Burn-Murdoch et Madhumita Murgia vient tout juste de paraître dans le Financial Times. Elle montre que les employés les mieux payés utilisent l'IA 60 % plus que les employés les moins bien payés.
Comme le dit très bien Daron Acemoglu dans l'article qui analyse l'étude : « L'idée reçue consiste à penser que ces outils (les LLM) vont avoir une fonction de démocratisation du savoir et des compétences. Or, pour bien les maîtriser, il est nécessaire d'avoir un certain niveau éducatif, des capacités d'abstraction et d'analyse quantitative, ainsi qu'une certaine facilité à utiliser un ordinateur et à coder. »
Si l'on ajoute à cela les conséquences de la hausse des prix de l'énergie, et le simple fait qu'aujourd'hui Anthropic, OpenAI et consorts vendent leurs solutions à perte — un abonnement Claude à 150 euros par mois coûte en moyenne 5 000 euros à Anthropic en consommation de tokens —, on imagine aisément les conséquences sur le prix des abonnements à moyen terme. Qui peut déjà aujourd'hui s'offrir un abonnement à 150 euros ? Et qui, demain, pourra s'en offrir un à 1 000 euros ? Seuls les plus aisés, ou les sociétés qui génèrent des marges conséquentes.
Dès lors, alors que nos sociétés occidentales sont déjà fortement polarisées et que les inégalités sociales, éducatives, spatiales et cognitives ne cessent d'augmenter, on peut légitimement s'interroger sur le véritable rôle multiplicateur de l'IA pour tout un chacun.
Hier, avec la démocratisation du PC, il suffisait d'un ordinateur et d'une connexion internet pour coder, écrire, créer : peu importait votre origine sociale, votre agentivité et votre curiosité étaient nécessairement récompensées.
À tous les thuriféraires de l'IA comme outil de démocratisation et de méritocratie récompensant l'agentivité de l'individu : il semblerait que la réalité soit moins simple, et que ce phénomène d'exacerbation des inégalités aille en grandissant.
À moins que l'IA, en rendant les classes aisées complètement dépendantes cognitivement, n'ouvre la voie à un retournement de situation digne de la dialectique du maître et de l'esclave de notre cher Hegel : les classes populaires, non assistées par l'IA, deviendraient cognitivement supérieures — car elles continueraient à lire, écrire, compter sans aide externe — et finiraient par reprendre le pouvoir.
Autre possibilité, plus dystopique : quelques mégacorps possèdent les outils, quelques élites peuvent se les offrir, et, en plus de détenir le savoir, elles détiennent le capital financier qui va avec. Dans ce scénario, la masse deviendrait un ventre mou, perfusée au Worldcoin de Sam Altman (une sorte de revenu universel privatisé) et droguée cognitivement aux réseaux sociaux dopés à l'IA.

