IA: L'intelligence autophage
Le memo de Citrini Research a fait bouger les marchés. “The 2028 Global Intelligence Crisis“ est un exercice de fiction rétrospective à partir de juin 2028. Chômage à 10%, S&P à -38%, crédit privé en déroute. DoorDash, Visa, Mastercard, tout a décroché.
Le scénario est contestable. La réaction du marché, qui s’en est suivie beaucoup moins. Elle révèle une asymétrie : l’IA était pricée comme pur upside, c’est à dire comme un adjuvant à la productivité et donc la profitabilité. Citrini de son côté a forcé le downside dans l’équation, en ouvrant un nouvel horizon.
Les réponses des commentateurs n’ont pas manqué. Noah Smith y voit un conte de fées macroéconomique. Armstrong du FT pointe un trou comptable. Kaminska va plus loin : un investissement qui détruit son propre marché, ce n’est pas de l’intelligence. C’est de l’anti-intelligence.
Quand on a débattu de tout ça sur la boucle WhatsApp de Joan Larroumec, la conversation a bifurqué.
Le fossoyeur
Un membre du groupe a coupé court avec une ironie précise : Marx a déjà décrit cette boucle il y a 160 ans. Le capital se substitue au travail. Les marges gonflent. La concurrence comprime les profits. Le système s’autodévore. Baisse tendancielle du taux de profit. C’est un vieux film.
Marx, 1867 : “Le capital est son propre fossoyeur.” Citrini, 2026 : “A feedback loop with no natural brake.” Même mécanique décrite, seul le langage change.
Schumpeter avait l’antidote : la destruction créatrice engendre toujours de nouvelles tâches humaines. L’automobile tue le maréchal-ferrant, crée le garagiste. Internet tue l’agent de voyage, crée le UX designer. Le travailleur transite. Le système encaisse.
Sauf qu’invoquer Marx et Schumpeter ici n’aide pas vraiment, on est dans un changement paradigmatique total.
L’IA n’opère pas au niveau du muscle, comme c’était le cas auparavant avec les ruptures technologiques précédentes. Elle opère au niveau de la cognition. Analyser, décider, créer, persuader, coordonner : exactement ce qui rendait l’humain irremplaçable dans la chaîne de production. Le product manager viré par Claude ne peut pas devenir “AI manager.” L’IA fait déjà ça. La machine progresse précisément dans les tâches vers lesquelles l’humain se replierait.
Toutes les révolutions antérieures remplaçaient du muscle. Celle-ci remplace l’intelligence. La chose même qui justifiait la présence de l’humain dans la chaîne de valeur. C’est la rupture paradigmatique. On a vécu ces transitions depuis la nuit des temps. Celle-ci n’a peut-être pas d’issue.
Le trilemme
Marx bute sur son propre axiome. Seul le travail humain crée de la valeur, c’est le fondement de toute la théorie de la plus-value. Si c’est vrai, une économie sans travail est une économie sans valeur. Ce qui est absurde si les machines produisent des biens et des services utiles à grande échelle.
Trois issues.
Scénario 1 : Révolution
Marx a raison. Le travail seul crée de la valeur. On le remplace intégralement, le taux de profit tombe à zéro, le capitalisme s’effondre sous ses contradictions. Scénario révolutionnaire classique, sauf que la révolution n’est pas prolétarienne. Elle est technologique.
Scénario 2 : Robot Lords
Les machines créent de la valeur. Le capitalisme survit mais mute : plus de travailleurs, tout le surplus capté par les propriétaires du compute. Varoufakis appelle ça le techno-féodalisme. Il s’agit simplement d’une structure médiévale mais avec de meilleurs GPUs.
Scénario 3 : Obsolescence de la valeur
L’abondance machinique rend le concept même de valeur économique caduc. C’est le territoire d’auteurs comme Banks ou Le Guin. Il s’agit de science-fiction, pas d’économie. Aucun cadre existant ne formule correctement la question : que font les humains quand la chaîne de production n’a plus besoin d’eux ?
Ni Marx, ni Schumpeter, ni Keynes n’ont imaginé une économie fonctionnant sans travail humain quelque part dans la chaîne. Il était toujours là : physique ou intellectuel. C’est l’ancre de tout le système. L’IA est en train de la lever.
L’impasse redistributive
Si l’IA concentre la richesse, comment redistribuer ? Les propositions ne manquent pas. Mais aucune ne résout le problème de fond.
Voici les principales — et pourquoi chacune cale.
Chaque mécanisme suppose une autorité coercitive. Sans pouvoir de contrainte, ces solutions restent des articles académiques.
La question souveraine
Si la redistribution exige la coercition, deux avenirs.
Le retour des nations. C’est déjà en cours. Reshoring, droits de douane, souveraineté de la puissance de calcul, CHIPS Act, contrôles à l’export. L’État-nation reprend le contrôle de l’infrastructure critique. Seul acteur capable d’imposer des règles.
Risque : la course au moins-disant. La France légifère, l’Irlande défiscalise. On connaît le scénario, c’est l’histoire fiscale des GAFAM dans l’U.E.
La dissolution en phyles. Le scénario Stephenson dans L’Âge de diamant : les communautés affinitaires remplacent les nations. Organisation par culture, économie, idéologie, pas par territoire - c’est le Network State de Balaji. Séduisant en théorie. Sauf que sans État souverain, rien ne contraint la redistribution inter-communautés. Les phyles riches, produits des megaocprs propriétaires du capital, accumulent. Les phyles pauvres n’ont aucun levier. C’est un problème de relations internationales sans ONU.
Entre les deux, le choix est vite fait. Pas de nations, pas de redistribution. Le scénario phyles, c’est le scénario Robot Lords avec un habillage libertarien. Les propriétaires de la puissance de calcul forment leur communauté, gardent tout, et personne n’a le pouvoir de les contraindre. La dissolution des nations est la victoire du capital par défaut, pas par conquête, par abandon.
L’État-nation est donc la condition nécessaire. Reste un problème : avec quoi il finance ?
La déflation comme solution
Admettons que les nations l’emportent. Que l’État-nation retrouve sa souveraineté sur l’infrastructure critique et sa capacité à légiférer. Il reste un problème : avec quoi il finance ? Un État endetté à 100%+ du PIB, dont la base fiscale, i.e. le travail humain, est précisément ce qui se contracte, n’a pas les moyens de ses ambitions redistributives.
C’est là qu’il faut reprendre le problème à l’envers.
L’IA génère la force déflationniste la plus puissante de l’histoire économique. Le coût marginal des services cognitifs converge vers zéro - et potentiellement de la production physique via la robotique. Code, analyse juridique, comptabilité, design, conseil, les prix s’effondrent. Les LLMs se commoditisent. La guerre des prix entre OpenAI, Anthropic, Google, Mistral accélère la chute mois après mois.
Ce n’est pas un effondrement de la demande comme la déflation de 1929. C’est une déflation par l’abondance. Les choses coûtent moins cher parce qu’elles sont produites quasi gratuitement.
Dans un environnement structurellement déflationniste, la création monétaire n’est plus inflationniste. Si les prix baissent de 5% par an grâce à l’AI, on peut créer 5% de monnaie nouvelle sans dégrader le pouvoir d’achat. La productivité absorbe l’expansion monétaire. On ne redistribue pas. On distribue du neuf.
Le double verrou
La monnaie nouvelle existe. Reste à verrouiller l’architecture.
Premier verrou : l’entreprise. C’est Kaminska qui a la proposition la plus juste. Si le travail est remplacé par le capital, le travail reçoit une part du capital. Quand l’IA supprime un poste, l’entreprise émet au salarié déplacé de l’equity perpétuelle à dividendes, calibrée sur le gain de productivité.
Ce n’est ni du welfare ni du UBI. C’est une discipline d’allocation du capital. Concrètement : dix analystes à 80k€, remplaçables par de l’IA à 200k€/an. Économie brute : 600k€. Avec le mécanisme Kaminska, l’entreprise émet 800k€ d’equity, verse 40k€/an de dividendes perpétuels. Le calcul se tend. L’incitation bascule : faire plus avec les mêmes gens plutôt que la même chose avec moins. Expansion, pas contraction.
Deuxième verrou : l’État actionnaire. La solution Kaminska ne marche que si quelqu’un l’impose. Un État endetté dont la base fiscale fond n’a pas de levier, sauf s’il est au capital.
Taxer le compute logiciel, c’est taxer un flux qui s’effondre, les LLMs se commoditisent.
La valeur est dans la couche physique. Data centers, fonderies de semi-conducteurs, énergie nucléaire. Quand le logiciel devient gratuit, le hardware est le seul actif rare. Et l’État a financé les fondations de tout l’écosystème : DARPA, universités, CNRS, CHIPS Act.
Quand le logiciel devient gratuit, seul le hardware reste rare. C’est là que l’État doit être au capital.
Chaque euro public investi dans l’infrastructure AI : subventions, concessions, contrats nucléaires, devrait générer automatiquement une participation. Pas une nationalisation. Des golden shares, des royalties, des dividendes.
Les deux mécanismes sont distincts mais forment un système cohérent. La loi Kaminska impose la redistribution au niveau de l’entreprise, toute entreprise, qu’elle soit ou non liée à l’État. La participation au capital de l’infrastructure finance la redistribution au niveau systémique : les revenus des golden shares, royalties et dividendes alimentent le dividende universel et le quadratic funding. L’un redistribue le gain de productivité là où il se produit. L’autre finance le plancher collectif là où le marché ne va pas.
Et la monnaie nouvelle créée dans l’environnement déflationniste ? Elle va aux citoyens, pas aux marchés financiers. Sous trois formes :
Ce que savent les romanciers
Tout ce qui précède, les verrous, la monnaie, les participations, c’est de la plomberie. One peut espérer que nos politiques vont devenir plombier, et s’emparer de ce sujet nécessaire, et peut-être suffisant pour éviter le pire à court terme. Mais ça ne répond pas à la question de fond.
Banks l’a posée. Résous le problème de la rareté matérielle et tes citoyens ne deviendront pas sereins pour autant. Ils deviendront anxieux, en quête de risque, de conflit, de sensations. Le problème n’est pas économique. Il était existentiel depuis le début.
Ursula Le Guin a aussi posé cette question de fond. Construis une société sans propriété, sans monnaie, sans hiérarchie. Elle étouffera quand même ses esprits les plus libres sous le poids du conformisme.
Stanley Robinson s’interroge de son côté. Pour lui il n’y a pas de solution finale. Il y a un processus politique permanent, conflictuel, inachevé. La transition est la destination.
Enfin, c’est probablement Chambers qui pose le sujet de la manière la plus simple. Un robot revient parmi les humains et demande : de quoi avez-vous besoin ? Personne ne sait. On a construit notre identité autour de la production. Retirez-la, et on ne sait plus ce qu’on est.
La vraie course n’est pas entre l’IA et les travailleurs. Elle est entre la vitesse de déploiement de l’IA et notre capacité à formuler une question qu’aucun économiste, aucun politicien, aucun cadre théorique mainstream ne pose correctement. Des penseurs à la marge le font, notamment tout le courant de la critique de la valeur, de Kurz à Camatte, qui diagnostique depuis des décennies que la valeur elle-même se vide de substance à mesure que le travail vivant sort de la production. Mais leur seule réponse, c’est la sécession. Quitter le monde, comme les Walkaways de Doctorow. Lucide sur le diagnostic. Muet sur la transition.
Que fait-on de nous quand on n’a plus besoin de nous ?
Il serait temps de chercher.






